« Ces catéchumènes de l’Humanité nouvelle ont leurs usages qui sont sacrés. Ils ne travaillent point la terre, ils ne produisent rien, ils répugnent à l’esclavage. Ils ne se mêlent pas aux hommes du trottoir roulant, ils les comptent et les dirigent vers les tâches qui leur sont assignées. Ils ne font point la guerre, mais ils aiment à s’établir dans des boutiques brillantes de lumière où ils vendent le soir très cher à l’homme du trottoir roulant ce qu’il a fabriqué et qu’ils lui ont acheté très bon marché.
Nul n’a le droit de les appeler marchands d’esclaves et pourtant les peuples au milieu desquels ils se sont établis ne travaillent que pour eux. Ils forment un ordre. C’est ce qu’ils ont de commun avec nos anciennes chevaleries. Et n’est-il pas juste qu’ils soient distingués des autres hommes, puisqu’ils sont les plus sensibles à la voix de la conscience universelle et nous fournissent le modèle sur lequel nous devons nous conformer ? Ils ont aussi leurs grands-prêtres dans des capitales lointaines.
Ils vénèrent en eux les représentants de ces familles illustres qui se sont fait connaître en gagnant beaucoup d’argent et en distribuant beaucoup de publicité. Et ils se réjouissent de lire sur les armoiries de ces héros le chiffre de leurs dividendes. Mais ces puissants ont de grands soucis. Ils méditent sur la carte du monde et décident que tel pays produira désormais des oranges, et tel autre des canons. Penchés sur des graphiques, ils canalisent les millions d’esclaves du trottoir roulant et ils fixent dans leur sagesse le nombre de chemises qu’il leur sera permis de s’acheter dans l’année et le chiffre des calories qui leur seront attribuées pour vivre. (…)
Ils sont les machinistes de l’univers. Qui se révolte contre eux parle contre les dieux. Ils distribuent et décident. Et leurs serviteurs, placés aux carrefours reçoivent leurs ordres avec reconnaissance, et ils indiquent sa direction à l’homme du trottoir roulant. Ainsi fonctionne le monde sans frontières, le monde où tout le monde est chez soi, et qu’ils ont appelé la terre promise. »
Nuremberg ou la terre Promise (1948)