portrait non masqué

Nos plus prestigieux écrivains ont dressé des portraits sublimes de visages aussi bien que physique qui renseignaient le lecteur sur la personnalité de leurs héros bien mieux que ne pourrait le faire un cliché photographique. Ils utilisaient pour cela une méthode appelée physiognomonie, l’art de connaitre l’intérieur de l’homme par son extérieur et de déterminer ainsi par l’observation, ses gouts, ses habitudes, et jusqu’à ses origines familiales et géographiques, son histoire. Cet art qui permettait de déceler le mystère, s’est perdu sous le coup des lois anti discriminatoires qui interdisent de nommer les choses, de sorte que plus aucun écrivain actuel n’est capable d’exprimer avec autant de génie ce qui ne frappe pas immédiatement les sens. Pire, aujourd’hui que nous sortons tous masqués, ces petits détails physionomiques que percevait notre inconscient et qui faisaient que nous nouions ou non des relations avec autrui, ne nous alertent plus sur le caractère de celui qui se tient face à nous. Avec le masque obligatoire, ces facultés insoupçonnées sont gravement altérées au point qu’il n’est plus possible de savoir à qui on a affaire, que parfois on ne reconnait plus les personnes que l’on croise et qui nous sont pourtant familières !

Balzac ne nous aurait jamais gratifiés d’un tel portrait, si finement ciselé, d’Eugénie si son héroïne avait été masquée !

Elle avait la tête énorme, le front masculin mais délicat du Jupiter de Phidias, et des yeux gris auxquels sa chaste vie en s’y portant toute entière imprimait une lumière jaillissante. Les traits de son visage rond, jadis frais et rose, avaient été grossis par une petite vérole assez clémente pour n’y point laisser de traces mais qui avait détruit le velouté de la peau néanmoins si douce et si fine encore que le pur baiser de sa mère y traçait passagèrement une marque rouge. Son nez était un peu trop fort mais il s’harmonisait avec une bouche d’un rouge de minium dont les lèvres à mille raies étaient pleines d’amour et de bonté. Le col avait une rondeur parfaite, le corsage bombé soigneusement voilé, attirait le regard et faisait rêver. Il manquait sans doute un peu de grâce à la toilette mais pour les connaisseurs, la non flexibilité de cette haute taille devait être un charme. Eugénie, grande et forte, n’avait donc rien du génie qui plait aux masses mais elle était belle, de cette beauté facile à connaitre et dont s’éprennent seulement les artistes. Le peintre qui cherche ici- bas un type à la céleste pureté de Marie, qui demande à toute la nature féminine ces yeux modestement fiers devinés par Raphaël, ces lignes vierges que donne parfois la nature mais qu’une vie chrétienne et pudique peut seule conserver ou faire acquérir, ce peintre amoureux d’un si rare modèle, eût trouvé tout à coup dans le visage d’Eugénie, la noblesse innée qui s’ignore. Il eût vu sous un front calme un monde d’amour et dans la coupe des yeux, dans l’habitude des paupières, le je-ne-sais-quoi divin. Ses traits, les contours de sa tête que l’expression du plaisir n’avait jamais ni altérés ni fatigués, ressemblaient aux lignes d’horizon doucement tranchées dans la lointain des lacs tranquilles. H de Balzac (Eugénie Grandet)

Eugénie Grandet - Label Emmaüs

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